AVERTISSEMENT : C’en est un long celui-là : prenez votre temps! « C’t’une fois deux filles… »
…uhm…non. Ça sonne trop comme une joke plate.
« Il était une fois deux jeunes femmes… »
Ouains… C’est un peu mieux… ça fait conte fantastique dans de contrées fort éloignées où vivent princes charmants et dragons…ça ressemble pas mal à l’histoire que j’ai envie de vous conter, à quelques détails près.
Mais avant : tranche de vie #1.
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On est jeudi le 12 avril. Je vous écris du Lygon Wash, encore une fois… je pense que la première fois, c’était un matin, vers 8h, et je regardais défiler les passants pressés et moins pressés, en buvant mon café. Là, on est 8h le soir, et mon thermos IKEA, c’est du Merlot qu’il y a dedans (ça aide pour les courbatures paraît-il). Quelques semaines ont passées depuis ma première expérience en buanderie (je suis rendue une pro!) et le Lygon Wash Laudrette que je trouvais si sympathique, avec ses posters de spectacles sur tous les murs et son odeur de savon frais, ne m’apparaît plus aussi agréable. Les posters ont été arrachés par un (nouveau?) proprio qui semble désormais bien peu soucieux de l’entretien de son local qui sent l’eau croupie. Quelques ex-utilisateurs en colère ont d’ailleurs mis sur papier leur façon de penser, laissant des notes agressives accrochées aux murs blanchâtres tachés.« …and you should do something about that huge huntsman that hangs near the light (…) before you get some nasty lawsuits. But maybe that’s just the wake up call you need… » dit l’un d’eux…Un coup d’œil au plafond confirme ses dires. Shit!De mon oreille experte, j’entends que mes brassées amorcent leurs dernières cinq minutes de Spin… Ça me laisse juste assez de temps pour élaborer un stratagème d’évacuation pour contourner le néon du milieu et sa dangereuse locataire et atteindre la porte saine et sauve. Mais ne vous en faites pas, au courant des derniers jours, j’ai accumulé une expérience considérable dans l’art de sauver ma peau des animaux et insectes féroces du continent océanien… scorpions, émeus, wombats, serpents, etc. C’est pas une araignée de deux pouces de long qui va me faire peur! Quoique…/
Bon, de retour à ces deux jeunes femmes…
Les origines de l’idée derrière cette excursion sont nébuleuses : la recherche d’une alternative à un dispendieux voyage en Tasmanie pour ma semaine de vacances de Pâques, l’envie folle de se retrouver en pleine nature à écouter les oiseaux au lieu d’avaler ses Tylenols pour faire passer le mal de tête d’un lendemain de veille, l’agréable picotement dans mes mollets après une longue marche le long de la plage de St.-Kilda ou peut-être les recommandations du grand trompettiste roux dans ma classe (ouais, lui qui a une blonde)… toujours est-il qu’il fut décidé un mercredi après-midi qu’il serait bientôt temps de quitter le sombre sombre salon de notre sombre sombre maison pour aller prendre un peu de soleil en nature et faire craquer nos vieux os avant qu’ils ne se fossilisent.
Et c’est comme ça qu’après avoir mangé un gros brunch de Pâques bien gras, Elise et moi avons lancé nos sacs à dos sur la banquette arrière de sa Toyota Camry 85 et sommes parties en direction du parc national du Wilson’s Promontory à quelques heures au sud-est de Melbourne.
En tournant le coin de Warburton, j’allume la radio.
Quelques notes de guitare électrique, et la batterie qui embarque….eye, je connais ça, ça!
« Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhh! »
(quasi-accident #1)
« What? What? Q! WHAT IS IT? »
« It’s…Ah!…wow! …On the radio…It’s a band from back home… Tah! Wow! …Pa-pa pa-pa pa-la-pa-pa!!!! »
Les amis : Montréal –40 de Malajube sur les ondes de Triple J à Melbourne, Australie.
« Maaan, this is gonna be suuuch a great trip!!! Pa-pa pa-pa pa-la-pa-pa!!!»
« Yeah Q, if we survive it… » me lance Elise en reprenant son souffle.
Et l’Histoire nous prouva que nous avions toutes deux raison.
Mais on a bien failli ne jamais en revenir de cette aventure…
En fait, elle a passé proche de ne pas commencer quand je me suis rendue compte, après avoir packeté le sac emprunté au frère d’une amie pendant presque une heure, qu’il serait impossible de marcher avec ce truc sur le dos. Trop tard pour emprunter un sac à dos à quelqu’un d’autre et, vraiment, pas question que je parte en rando pour trois jours avec cet énorme masse informe à traîner. Merde… Je jette un coup d’œil à mes autres sacs… Mon petit sac courrier : non; Mon immense duffle à roulettes : non; Mon petit North Face jaune imperméable : humm, ça se transforme toujours en sac à dos, mais je peux pas vraiment marcher avec ça; Mon sac à dos de jour Rossignol : ben trop petit! …c’est quoi, un trente litres? Pis en plus, la bretelle est en train d’arracher!
« Eliiiiise…We got a problem… »
Assise au milieu de ma chambre, je repense à toute la journée d’hier qu’on a passé à courir aux quatre coins de la ville pour aller chercher le sac et acheter notre petit réchaud, au mal qu’on a eu à pour trouver une bonbonne pour aller avec (évidemment tous les magasins avaient épuisés leur stock!); je repense à cette méga épicerie que j’ai ramené sur mon épaule hier soir (en guise d’entraînement), à mon dimanche de Pâques que j’ai passé à faire des muffins et mettre des trucs dans des ziplocks, à l’excitation de ressortir ma tuque et mes combines… ahhhh… Je suis prête! J’ai hâte! Il est temps de partir! Mais il me manque la pièce d’équipement cruciale : le packsac!!!
Elise, appuyée dans le cadre de porte, me regarde, l’air aussi désespérée que moi…
« What are we gonna do? …I couldn’t get my Auntie’s backpack… All I have is this 15 $ backpack I bought to travel to Indo last year… »
Franchement, c’est trop con que notre voyage tombe à l’eau comme ça...
Merde. J’aurais donc dû apporter ton gros sac à dos jaune comme tu me l’avais offert, Paul!
Ok, Sarah, think, think, think…
Bon, ben j’ai peut-être pas avec moi le sac du paternel, mais j’ai du sang de Bélanger dans les veines…duck tape, tie-wrap, ziplocks, mousquetons, technique « rouler-corder » et un brin d’imagination…
Je dois me résigner à enlever le superflu (ok ok, on laisse faire la brosse à cheveux, la serviette, le deuxième t-shirt pis la petite crème hydratante) mais y a des trucs sur lesquels je ne fais pas de compromis : les flipflops me suivent.
Ça y est!
Je ressert la dernière courroie et nous voilà avec deux sacs qui renferment le nécessaire à notre survie (et bonheur…pas de compromis sur le p’tit boire du soir ni sur mes muffins poire-chocolat) pour les trois prochains jours. Ils sont lourds, mais au moins relativement fonctionnels. Le sac à 15$ d’Elise contient la tente, les sleepings et le linge, tandis que mon Rossignol « modifié » (c’est décidé, je me pars une émission de « Pimp mon Sac ») contient la bouffe et autres trucs pesants... ouf…vraiment pesants.
Bon! On est prêtes là?
Allez hop! dans la voiture. La clé dans le contact…
« oh! Wait!!! My shoes! » (duh! …mais je sais que je surprends personne…)
Une p’tite course…et de retour dans sur la voiture.
« Got everything? »
« …hum… yeah… I think so…actually NO! Wait!!!! »
Un autre sprint pour récupérer les piles du chargeur, histoire de pouvoir documenter visuellement nos péripéties.
« Ok, NOW I got everything!»
J’attache ma ceinture.
Elle démarre.
« Oh, shit! Elise, did we get the matches? »
Aie! Avant même d’être commencée, c’est déjà du sport cette randonnée!
Finalement le soleil a le temps de se coucher avant qu’on soit sorties des banlieues… faut dire que Melbourne est quand même une des villes qui ont les plus grandes étendues urbaines au monde (urban sprawl… j’arrive pas à trouver de meilleure traduction). On a plusieurs heures de route devant nous, mais avec The Waifs (from Western Australia, mate!) dans le piton et deux cannes de Red Bull dans le corps (la dépendance d’Elise à cette boisson est hautement contagieuse), pas de risque de s’endormir au volant.
Je retrouve mes instincts de co-pilote qui me rappellent ce célèbre road-trip dans l’Ouest à bord de la Doumobile (ah… quelle aventure! Quand est-ce qu’on remet ça?) sauf qu’ici, pas question de dépasser les limites de vitesse (genre pas de 140 entre les dix-roues comme en Saskatchewan). Elise est encore sur son permis temporaire (c’est trois ans ici) et les policiers australiens ne rient pas avec l’excès de vitesse. Apparemment, il y a des caméras installées sur presque toutes les routes, grandes comme petites, et elles photographient les contrevenants qui reçoivent ensuite leur amende par la poste. Un excès de 2km/h lui ferait perdre la moitié de ses points tandis qu’un excès de plus de 2km/h lui ferait perdre son permis au complet. Elise s’en tient donc à la loi… ce qui est d’ailleurs une sage décision car on n’y voit pas grand chose sur les petites routes sinueuses qu’on suivra durant les deux prochaines heures.
C’est dans le noir, quelque part entre Meeniyan et Fish Creek, que deux gros yeux jaunes apparaissent tout à coup en face de nous.
« AHHHHHHHHhhhhhhhhhhhhhh! »
(quasi-accident #2)
Coup de volant à droite, coup de volant à gauche…
Cette créature qui ressemble à un espèce de gros bébé ours y échappe de peu…
« Elise, what the hell was that? »
« A FFFF***ING WOMBAT! »
Tant pis pour ce suicidaire-là, mais, comme on le verra au courant des prochains kilomètres, plusieurs de ses amis ont eu plus de chance. Les sens en éveil et ma caméra sur mes genoux (la pancarte suivante indiquant des kangourous, des koalas, des émeus ET des wombats…wow! Pas les quatre en même temps, mais j’espère quand même en voir quelques-uns de proche), on roule encore une heure, une heure très très tendue (Dou, presqu’autant que la fois où on a dû traverser de nuit cette forêt du Montana grouillante de chevreuils! Mais cette fois-ci, au moins on avait assez de gaz…ahaha), avant d’arriver à destination.
Yanakie Beach, me dit ma carte dans le LP, est à quelques kilomètres de l’entrée du parc et semble idéale pour passer la nuit sans se faire déranger par des rangers ou policiers quelconques. Pensant s’y retrouver toutes seules, on a la surprise de découvrir que Yanakie est en fait une petite marina entourée de campings de motorisés…des campings d’ailleurs peuplés d’enfants pas encore couchés qui crient et qui courent autour de la voiture pendant qu’on essaie de se camoufler sous les sacs de couchage.
La fatigue l’emporte malgré tout sur la bruyante marmaille et c’est au son des vagues qu’on s’endort rapidement (vive les vacances!)…
Lendemain matin, 6 heures.
Toc-toc dans ma vitre
Des rires et des pas qui s’éloignent en courant.
Quoi, c’est déjà levé ces petits monstres là?!
Ouch! Je me déplie en craquant de partout.
Elise entrouvre les yeux et éclate de rire.
« What? »
Je jette un coup d’œil au rétroviseur… ok, c’est soit la coupe punk ou la marque de zipper qui me traverse la joue gauche… bref, prochain coup qu’un des gamins tannants se met le visage dans ma fenêtre je n’ai qu’à le regarder en montrant les dents et il ne devrait plus revenir…
Ok, priorité : café.
Ahhh, je peux déjà sentir l’odeur du Nescafé… avec un peu de lait en poudre…uhmm… j’ai hâte!
Je m’extirpe du véhicule et je sors le petit réchaud du coffre en pensant à la chance qu’on a de ne pas avoir oublié les allumettes…mes talents d’allumage en frottant deux bouts de bois ensemble sont plutôt limités, sans compter que ma dextérité n’est pas très aiguisée vers 6h le matin (en fait, y a pas grand chose de très aiguisé chez moi à cette heure du jour)… Et pendant que je m’installe en arrière de la voiture, j’ai une réalisation :
Chaudron???
Vlan! (ma main en plein front)
Pas de chaudron, évidemment.
« Eliiiiiise…I think we have a problem… »
Comme je viens de dire, y a pas grand chose d’aiguisé chez moi vers 6h du matin pré-café.
Assises dans la voiture, on essaie de trouver une solution à travers la brume de nos cerveaux endormis…pas facile…quinze minutes plus tard, on fixe encore le pare-brise sans rien dire. On est dimanche de Pâques, donc tout est fermé. Le village le plus proche est à une heure. Et il n’y a certainement pas de magasins d’équipement de camping là.
Elise pointe une famille qui déjeune à coté de sa tente-roulotte : « Let’s just buy a pot off these people. »
Au même moment, l’énorme père barbu ramène son fiston à l’ordre en hurlant.
« Ok…maybe not. »
« Look, let’s just go to the Parks Office and ask them what to do.»
Pour l’instant, cette solution fait l’affaire.
Le Bolide... et une pancarte sur la route du parc (ce matin-la, j'ai vu un emeu!)
Une quarantaine de kilomètres plus loin, nous voilà au centre d’information du Prom (comme les Australiens l’appellent). L’officier au comptoir ne le sait peut-être pas, mais nous, on a des attentes…
Après avoir rempli les formulaires et pris les cartes et permis, je glisse la question fatidique comme si de rien n’était : « Alright. Thanks a lot...oh! and, by the way, would you know anywhere around here where we might be able to get…like… a small camping pot or a pan…or… »
« Well, there’s a camping equipment store right at the back of the building, you should have a look there. »
Aha! Sawah!
10 sur 10 pour la solution-miracle du matin, ranger.
(En fait, j’ajouterais peut-être même un point bonus parce qu’au magasin, il y avait non seulement une belle théière en métal (qui nous servira très bien de passoire pour les pâtes! Ici, ils appellent ça un Billy, du nom de leur thé de bush…Billy Tea), mais aussi une distributrice de café.)
Un peu de repacketage plus tard, c’est l’heure de l’épreuve du lever du sac à dos d’expédition… ce que le Warburton Team remporte haut la main avant de s’élancer pour vrai « on route 11 » (comme dirait Willie, notre cook au Kenya, se tapant les cuisses).
Destination : Refuge Cove. 16.6km.
Le périple débute par la traversée d’une forêt de troncs noircis par de grands incendies… Tranchant avec le vert profond de la repousse, les grands eucalyptus noirs se dressent tout autour des imposants rochers blancs.

En chemin...



Avec le soleil entre les branches qui ajoute au jeu de couleurs, c’est vraiment « eerie… » comme dit Elise, c’est le mot, un mot qui sonne tout à fait comme ce qu’il veut dire.
Les feux de forêts comme ceux qui ont fait de l’étrange végétation du Prom un de ses attraits sont normaux et même bénéfiques pour la régénération de la forêt. En fait, les graines de plusieurs de ses espèces ne sont libérées qu’à très haute température. Mais si les autorités du parc initient régulièrement des incendies forestiers, la sécheresse qui affecte la province (et tout le pays) depuis quelques années les rend beaucoup plus fréquents, dangereux et difficiles à contrôler. C’est d’ailleurs pourquoi on ne peut absolument pas allumer des feux de camp dans toute la région… tant pis pour les guimauves!
De la crête où on s’arrête pour un coup d’eau et une bonne poignée de « scrogan » (c’est la version australienne du gorp…des fruits séchés, des cachous et, pour de l’énergie agréable à brûler, des pépites de chocolat noir…hummm), on voit très bien la différence entre les régions affectées par les feux et celles qui ont été épargnées.
On quitte d’ailleurs la partie montagneuse, plus sèche, pour descendre dans un tout autre écosystème. Des fougères géantes, des lianes, les troncs couverts de mousse… c’est la jungle, humide, sombre, dense…sangsues en sus (Elise le découvrira à ses dépens en prenant une pause-pipi).

Changement de vegetation!
Arrivées au pied de la montagne, c’est un marécage qu’on traverse avant d’arriver à une belle grande plage où on s’arrêtera pour casser la croûte avant d’entamer le dernier tiers de notre itinéraire d’aujourd’hui.



…juste 6 km à faire, mais pas les moindres...



Longeant la cote, la magnifique vue sur l’océan nous accompagne jusqu’au camping mais ce n’est pas assez pour alléger ces foutus sac à dos qui commencent à sérieusement nous peser. Le soleil baisse en même temps que notre niveau d’énergie et les dernières montées viennent gruger ce qu’il en reste.
Elise cale la dernière gorgée d’eau…
« How much more do you reckon? »
« …well, according to the map, we should be there pretty soon. The camping is right down in that bay below us… »
Je fais l’optimiste mais je commence à avoir hâte d’arriver moi aussi et je dois faire un effort de concentration pour garder le contrôle de mes genoux mous durant la descente finale entre les rochers.
Mais quand on y arrive, enfin, le plaisir de retirer ce sac qui m’écrase les épaules et me broie les hanches me ramène un sourire aux lèvres.
Elise est contente d'etre arrivee!Une fois la tente montée et les vêtements chauds enfilés, il est l’heure de tester ce Billy à la lueur de la frontale…ah! Et aussi ce vin à 12.37$ le deux litres. Surprise-surprise, c’est un rosé bien sucré (l’emballage n’en disait pas grand chose, mais j’avais pensé à un rouge corsé)… mais en fait, ça se trouve à être exactement ce dont on avait envie, et n’importe quel œnologue vous dirait que rien n’accompagne mieux un bon plat de nouilles au thon et à la crème de champignons. Dans un esprit de planification (ouais ouais), nous consommons assez de ce grand cru pour nous sauver quelques grammes le lendemain et nous endormir à la seconde même où notre tête touche le polar qui nous sert d’oreiller…
Zzzzz
Le lendemain matin, je me lève pour m’apercevoir que nos seuls voisins, un couple d’Australiens et leur fille ado, ont déjà repris la route. J’ai le temps de préparer café et gruau avant d’Elise émerge de la tente.

En dégustant notre déjeuner, on se regarde en riant… on pense toutes les deux à ces sacs et surtout à la journée d’aujourd’hui qui s’annonce tout un défi. Avec 7 km de plus que ce qu’on a fait hier, ça risque d’en être une longue et difficile.
Mais on est confiantes…
« Ready, mate? »
« Yep! Let’s go! »


Après deux heures de montée abrupte dans les rochers, cette confiance s’égraine.
Couchée en étoile sur une grande roche plate à la pointe d’un cap, je jette un coup d’œil à la carte et j’évalue la situation…
« Eliiiiiise….I think we have a problem… »
« Yeah, I know.» me répond-elle en tentant de reprendre son souffle.
« But I actually have a solution. How about… »
Et je lui présente mon plan B : au lieu de marcher pour au moins 6 heures supplémentaires pour se rendre au camping qu’on a réservé, y arriver presque à la tombée de la nuit, brûlées mortes, sans avoir apprécié la marche et le paysage, pourquoi on ne passerait pas la nuit dans ce petit camping qui est à environ une heure ou deux d’ici. On y arriverait à temps pour passer l’après-midi sur une plage déserte, se dorer la couenne et relaxer nos muscles endoloris avant de se faire un bon souper, de jouer une partie de cartes pour le dernier muffin et d’aller se coucher de bonne heure pour revenir le lendemain par un chemin différent qui semble un peu moins spectaculaire mais qui ne nous rallonge pas vraiment.
Pas vraiment besoin d’en rajouter… l’idée d’une saucette dans cette eau turquoise est suffisante.
« Deal. Now, pass me that scrogan. »


Une heure de marche dans les fougeres geantes plus tard, alors qu’on s’apprête à remettre les sac à dos qu’on avait déposés le temps d’une petite pause-hydratation …
Attaque-surprise des lois de la nature!!!
Un couteau me transperce le ventre… Ouuuuchh!!!! J’en perd le souffle, je ne peux plus bouger… ouuuuuch!!!!
…ah ben, ah ben, si c’est pas mon jour préféré du mois! Je m’y attendais, mais je m’attendais pas à ÇA!
Ouuuuchhh! Ouuuuuuch!
Elise ne comprend pas le flot de jurons québécois qui s’échappe de ma bouche mais elle me voit devenir un peu trop blanche et me plier en deux…
« Oh-oh..? »
Je peux pas vraiment parler, mais je lui fais signe que oui.
Elle me tend son bâton, l’air compatissant, et m’aide à remettre mon sac à dos.
« We’re almost there Q… you can do it. »
Heureusement, on n’était qu’à une (longue) demi-heure du camping.

Belle p'tite plage enh?
Elise monte la tente pendant que je me tords de douleur dans un coin, puis me tend mon costume de bain.
« Let’s go swimming, it’ll make you feel better. »
L’idée de me lever et de mettre mon costume de bain semble un effort considérable (imaginez si on avait décidé de marcher jusqu'à l’autre camping…je serais bien morte en chemin!!!), mais je sais qu’Elise a raison… et je suis prête à faire un dernier effort si c’est pour me débarrasser de ces insupportables crampes.
Alors que je me traîne en direction des toilettes, je passe plusieurs groupes de campeurs déjà installés. On sera pas toutes seules ce soir… Oh! Merde! Et j’espère qu’il y aura de la place pour tout le monde… J’imagine déjà un scénario où des rangers inspectant le camping s’aperçoivent qu’on a pas d’affaire là. Mais là, je suis prête à témoigner, c’est pas un cas de paresse, c’est une urgence humanitaire : on peut pas aller plus loin aujourd’hui! La toilette est déjà assez loin comme ça…
Ouuuuch! Ouuuuchhhhhh! J’ai maaal.
Ta****ak!
Oups! Je pensais pas l’avoir dit à voix haute…
Mais, une minute, c’est pas moi qui a dit ça!!!
Je lève la tête et regarde autour de moi…
Immédiatement, je trouve l’origine de ce sacre.
Pas de doute, le gars à la petite casquette Patagonia qui vient de se faire mal en montant sa tente North Face est un Québécois. Ayoye, il est typique jusque dans le canif rouge posé sur le dessus de son pot de beurre de peanuts qu’il a probablement sorti en premier de son sac à dos. Comme si c’était pas assez évident, il porte les deux autres marques de commerce de l’amateur de plein-air bien de chez nous : le lifa bleu marin en dessous de son t-shirt gris et les shorts de canot dans lesquelles je suis sure qu’il va aller se baigner tantôt! Hahaha…
C’est niaiseux, mais de retrouver ce petit peu de chez nous en plein milieu de nulle part de l’autre coté de la planète, ça me réconforte et me donne l’énergie de me changer en vitesse avant de foncer vers cette eau turquoise qui promet de m’alléger de mes souffrances (j’ai l’air d’en mettre plus que le client en demande, mais je vous jure que c’était dans le très intense)…
Woooooooh-oh! Après deux-trois grandes enjambées, je réduis la vitesse : c’est pas parce que le sable est blanc et l’eau transparente que c’est chaud!!!! Cette eau là est plus style « Lac-Beauport-qui-vient-de-caler-au-mois-de-mai » que la mer des plages de Koh Samui à laquelle elle ressemble.
Mais en fait, c’est encore mieux comme ça… moins de cinq minutes après m’y être immergée, je sens l’eau glacée engourdir tout mon corps…haaaahhh…génial…plus de crampes… oh! et plus d’ampoules et plus d’épaules endolories non plus!!! Dans ma prochaine vie, je veux être un poisson!
Lunch sur la plage
Une heure de pataugeage dans les vagues plus tard, on s’installe sur un gros rocher pour se faire sécher et manger un peu. Inspirée par mon compatriote qu’Elise a affectueusement surnommé ‘Canada’ (« Look, there’s Canada taking pictures of the birds over there… »), je me mets à la production de sandwichs au beurre de peanuts. Pas le genre de bouffe que je me voyais déguster sur une plage paradisiaque, mais ça fait amplement la job... Un thermos de thé à la menthe qu’Elise a préparé et quelques dattes bien sucrées avec ça et on a un snack royal!

Une fois bien séchées, on regagne le campement et on enfile des vêtements plus chauds sur nos corps tout propres (ou du moins, plus propres que ce midi!). Puis, on regagne les rochers pour un apéro à regarder les couleurs du soleil couchant embraser les montagnes autour de nous pendant que les derniers randonneurs descendent le sentier jusqu’au camping… Tah! moi qui pensait qu’on était mal et trop chargées, je regarde avec empathie ces quatre grands gars de 18-19 ans débarquer à la tombée de la nuit avec ce qui m’apparaît, dans la pénombre, être de grandes poches de hockey. Les pieds traînants, ils tentent, de peine et de misère, de monter leur tente.
Pleines de gratitude en sirotant notre rosé, Elise et moi on a la même pensée : « …that could have been us…but thank God it’s not!!!»
De retour à la tente, on met en branle la préparation du souper. Je lutte avec la canne de thon quand tout à coup, je remarque du coin de l’œil un mouvement entre les feuilles mortes et les branchailles à coté de mon pied. Craignant une de ces énormes fourmis rouges à la morsure douloureuse, je lève le pied et inspecte le sol avec ma frontale.
Ahhhhhhhhhhhh!
(Heureusement, cette fois-ci, Elise n’est pas au volant, mais elle en échappe quand même la gourde qu’elle tenait entre ses mains)
« WHAT? Q? WHATTT? »
Je pense que cette fois-ci, elle s’aperçoit que ce n’est pas de l’excitation, mais de la panique dans ma voix… Elle recule de deux mètres pendant que je saute sur la souche qui me sert de banc.
« IS IT A SNAAAAKKKEEEEE???? » (Elise a une peur bleue, plutôt justifiée, des serpents, mortels pour la plupart, qui peuplent cette région. Elle m’en parle sans arret depuis deux jours…)
« NO NO, NOT A SNAKE! A SCORPION!!!! »
« AHHHH! »
« AHHHHH! »
« WHEEEEREEEE? »
« THEEERE! THERE!!! »
Et je pointe du doigt le scorpion qui se balade à deux pouces du réchaud.
Ok, ok. Il est petit ce scorpion, mais quand même!!! Une araignée venimeuse non plus c’est pas ben ben gros. Mais ça tue! Pis de toutes façons, moi, c’est le facteur douleur qui m’inquiète…et d’après mes expériences avec les fourmis et les guêpes australiennes, ça n’a rien à voir avec la taille!
Pas facile de cuisiner des nouilles au thon en se maintenant en équilibre sur une bûche, mais qu’est-ce que quelques acrobaties pour sauver sa peau de ces mini-scorpions assoiffés de sang?
Une fois la poussière de psychose retombée et le fond de nos assiettes bien raclé, on descend prudemment de nos refuges surélevés et on se dirige vers la plage pour une petite marche nocturne. Puis, couchées sur le sable froid, on observe la Voie Lactée et les millions d’étoiles qui scintillent au-dessus de nous en philosophant sur notre incapacité à imaginer l’infini pas juste en haut de nous, mais partout autour... On a l’impression qu’on « tombe » dans l’espace, mais est-ce qu’on ne ferait pas plutôt qu’y flotter (ben en fait, on exploserait ou imploserait probablement…mais bon, ne pétons pas les bulles)? Et pis c’est fou de réaliser que ce spectacle-là est présenté dans le ciel à chaque nuit mais qu’on en manque la splendeur plus souvent qu’autrement à cause de notre obsession à tout éclairer.
Mais ce soir, pas besoin de lampadaires, de lanternes ou de néons, c’est Orion, tout coincé dans sa ceinture, qui nous montre le chemin de la tente.
COUPEZ! Ok, tranche de vie #2:
/
On est dimanche le 15 avril, la dernière journée des vacances, déjà… Je suis assise au bout du comptoir à coté d’Elise qui est debout depuis 7 heures ce matin à travailler sur son essai. Sophie est déjà partie pour la bibliothèque et Josh lui, ben, je sais pas trop, il a passé les quatre derniers jours dans sa chambre à lire pour son travail de littérature pour lequel il compare un roman d’Isabel Allende à Jane Eyre. Bref, tout le monde s’est mis en mode « études » et je devrais sûrement faire de même. Surtout que j’ai pas fait grand chose au courant de la semaine…ben en fait, j’en ai fait des affaires, genre le ménage complet de la cuisine, de la salle de bain, de ma chambre, le lavage, une croustade aux pommes, jaser au téléphone pendant deux heures et demie, écouter toute la première saison de Six Feet Under, écrire ce post interminable: vous l’aurez compris, n’importe quoi pour ne pas commencer mon travail sur le multiculturalisme dû jeudi. Et ce matin…ah, il fait tellement beau ce matin… ça me donne envie d’aller chercher un croissant à la pâtisserie du coin et de revenir le manger dans le jardin, à coté de Boris (ce pauvre Boris s’est fait malmené au courant des derniers jours…hier matin, y a fallu que je le descende de l’arbre où il s’était fait grimper lors du party de la veille).Et pis APRÈS, c’est juré, je m’y mets à ce travail…/
Après une nuit passée à me demander si cette tempête de vent va réussir à emporter notre tente, j’ai pas besoin de rétroviseur pour savoir que j’ai l’air plus que pokée. J’enlève ma tuque et j’essaie de faire disparaître la marque de zipper de mon menton avant d’enfiler mes souliers (bien secoués évidemment!) et d’aller remplir le Billy pour le café.
À la source, ‘Canada’ est en train de laver son bol (dans lequel il a mangé du gruau je te gage, en frottant avec du sable et du savon –biodégradable- qu’il a traîné dans sa petite bouteille Nalgene). Je suis pas tout à fait en état d’avoir une conversation brillante, mais je lui fais quand même un gros sourire et je lui dis « Salut! » …Il a failli en tomber à l’eau! Je pense pas qu’il s’attendait à du Québécois ce matin… « Euh…salut… » ‘Canada’ s’appelle Marc-André et c’est un Montréalais en voyage en Australie et en Nouvelle-Zélande (où il a vraiment trippé…ahh chauceux!) pour un mois.
« Comment t’as su que j’étais Québécois? »
« …uhm…je sais pas…le beurre de peanuts? »
Hahaha.
De retour au campement, je trouve Elise à moitié grimpée dans un arbre pour récupérer le haut de son costume de bain qu’on avait oublié hier soir sur la corde à linge.
« Hey, Elise, watch out for the snakes yeah? » que je lui lance en riant…
« Shut up Q! You won’t laugh when you bump into one of these deadly brown snakes! »





Mais c’est pas moi qui a eu la chance de tomber sur un de ces redoutables reptiles… Quelques heures de marche plus tard, alors qu’on traversait un boisé clairsemé…
« AHHHHHHHH!!!!! SNNNNNAAAAKEEEE!!!! »
En un éclair, Elise saute hors du sentier, me tirant avec elle par mon bras qui passe d’ailleurs proche d’être arraché. Elle vient de tomber face-à-face avec un serpent brun qui, heureusement pour nous, décide aussitôt de retourner dans les hautes herbes sèches d’où il est apparu.
En tentant de reprendre notre souffle, on éclate toutes deux d’un fou rire nerveux…
« ahahhahahhaaaaaa…hahahaa..haha…ha…LET’S GET THE HELL OUT OF HERE!!! »
À coup de bâton, on se fraye sans tarder un chemin hors de la broussaille pour tomber avec soulagement sur une longue plage déserte de sable brun, de l’autre còté de la péninsule. Selon ‘Canada’ qui a dormi ici, à Oberon Beach, avant-hier, l’eau y est plus chaude. Mais aujourd’hui, avec ce vent et ces gros nuages, on laisse faire la baignade et on se contente de s’asseoir au pied d’une dune et de manger quelques prunes en regardant les vagues avant d’entamer les derniers 8 km de notre journée.



Comparé à notre courte mais intense marche d’hier, celle d’aujourd’hui est doublement plus longue (17km au lieu de 8!), mais plus facile (surtout que je ne suis plus handicapée par ma féminité) alors qu’on longe la cote en passant par les plages, avec encore une fois de magnifique vues sur la mer, pour revenir à notre point de départ.

"AHHH!"
-Sarah qui en revient vraiment pas d'etre en Australie et d'avoir ca devant les yeuxFaut dire que nos sacs à dos sont nettement moins pesants… quand je pense que tout ce poids, on l’a mangé! Et qu’on l’a ensuite brûlé en marchant… wow, quelle machine incroyable, le corps humain!
Enfin, vers 3 heures, on tourne le dernier cap et on entame la longue descente vers Norman Beach, au bout de laquelle se trouve le stationnement, traversant les étranges vestiges noirs et blancs d’une autre forêt détruite par les feux.

Le soleil est au rendez-vous pour nous accueillir chaudement et nous donner l’envie d’aller jouer un peu dans les vagues, pour une dernière fois.




Ce qu’on fera avant de finalement regagner la voiture après une excursion de trois jours, deux nuits et 42km dans la nature du Prom.
En jetant les sacs dans le coffre, je réalise qu’on les a peut-être délesté de plusieurs kilos au cours de cette aventure, mais on y a gagné pas mal plus, pas juste en ampoules et en courbatures, mais en souvenirs et en anecdotes pour sustenter nos copains… la preuve, je viens d’en remplir une huitième page…sur laquelle je pense vous laisser…jusqu’au prochain épisodes des palpitantes aventures de Sar aux Antipodes (même Bat-heure, même Bat-poste).
Prenez soin de vous autres! xxxx