jeudi 29 mars 2007

Il etait une fois un vieux divan confortable...

(Jeudi 22 mars)

Ca s’passe dans l’fond d’un divan du fond d’un bar qui porte bien son nom (Comfortable Chair ou, pour les habitués, Comfy Chair).

Taylor ramasse la grande frange blonde qui lui cache la vue en riant. Son imitation de l’australien homophobe à qui il a fait signer sa pétition aujourd’hui est hilarante.
" …but, oh my god, it’s sooo not funny! "
Il parle de la décision de l’Université de Melbourne de démanteler son département de Gender Studies, qui regroupe, ou, dois-je dire, regroupait, les plus grands experts australiens sur la condition féminine et sur les questions GLBT. La rumeur veut que, tout comme la population étudiante, aucun des professeurs n’aie été consulté et que cette décision-surprise soit irréversible depuis la réunion de cet après-midi entre les conseil d’administration et le comité de restructuration académique (qui ne se fait d’ailleurs pas beaucoup d’amis avec son " Melbourne Model ", un espèce de nouveau diplôme de premier cycle général à la nord-américaine) qu’une manifestation improvisée à la dernière minute a en vain tenté d’influencer.
Taylor rit, mais il n’est pas content.
Comme pas mal tous les étudiants qui partagent mon pichet de Cooper’s Pale Ale ce soir, je ne comprends pas comment une université de renommée mondiale peut juger que les Gender Studies ne sont pas à l’agenda du vingt-et-unième siècle alors que le département d’études classiques, lui, est toujours dans le décor. Écoutez, j’ai rien contre l’apprentissage du latin langue seconde (y a ben des groupes de conversation en elfique et des livres publiés en espéranto), mais, à mon avis, si l’élite intellectuelle d’un pays comme l’Australie croit qu’il n’y a plus rien à apprendre sur les problématiques reliées aux différences d’identité et d’orientation sexuelle, ben c’est peut-être le temps qu’ils jasent avec Taylor. Ou avec Fiona, ou avec Bonnie, ou avec Paul, ou avec Sam, ou Gabi, ou Mary, ou Leigh, ou Elise, ou Josh…
Mais c’est justement là le problème : c’est pas l’élite intellectuelle qui tient les cordons de la bourse de l’Université… une bourse qui n’a apparemment plus assez d’argent pour entretenir un département résolument trop " multidisciplinaire ", à ce qu’ils ont dit. C’est peut-être mon éducation au P.E.I. (aujourd’hui je t’en remplirais un commentaire, moi, sur chacune des aires d’interaction, pis dans le détail à part de ça) ou dans un milieu qui considère que faire des liens entre les différentes connaissances qu’on acquiert est une forme de connaissance en soi, mais il me semble que c’est bel et bien un pas en arrière pour une institution dont le slogan est " Evolution starts here ".
(ouais, c’est ça, dans le bon vieux temps des amibes et des protozoaires)

Une montée de lait et quelques verres de bières plus tard, je me replie dans le confort de mon vieux la-Z-boy et je laisse mon regard flotter.
Au plafond, des étoiles multicolores qui confirment que la position appropriée chez Comfy Chair, c’est " ben canté ". Droit devant moi, entre les coupures de journaux des années cinquante aux annonces qui prônent la vertueuse ménagère au milieu de ses instruments de cuisine, une grande peinture psychédélique d’une femme toute nue dans un champs de champignons (plus ça change, plus c’est pareil…) qui me rappelle ce party où on atterrit par hasard samedi dernier vers 2 heures du matin; un party où il y avait plus de rastas et de vêtements en chanvre au pied carré que de monde dans le métro vers Berri un lundi matin (même après les avoir lavés, mes cheveux sentaient le patchouli!); un party où j’ai écouté un très grand et très maigre sud-africain blanc parler de sa vie et de l’apartheid pendant presque deux heures. Après avoir tout dit d’un seul souffle, il s’est arrêté. Les yeux dans l’eau, il m’a donné une grande colle en silence et il est parti. Ca avait fait longtemps qu’on l’avait écouté celui-là. Partout autour, dans les divans dépareillés mais toujours confortables, des Melbourniens qui placotent, rient, boivent et fument (oui oui, mais eux aussi leur temps est compté : juin prochain à ce qu’on m’a dit). C’est une foule assez " in ", j’imagine, avec leurs pantalons serrés, leurs bottes pointues, leurs coupes de cheveux des films futuristes des années 80 et leurs ensembles " style usagé ". À ma gauche, deux (spectaculairement belles) asiatiques au fort accent australien qui jouent au pinball électronique intégré à leur table. Au bar, un couple qui frenche entre deux gorgées de White Russian. C’est peut-être les cheveux ou les bottes, ou encore ma vue embrouillée, mais j’arrive pas à dire qui est qui, qui est quoi : un gars, une fille, deux gars, deux filles? Je sais pas pis, étrangement je réalise, aucune de ces options-là ne me surprendrait vraiment…et ne me choquerait certainement pas. Je pensais à ça l’autre jour et je me suis rendue compte à quel point j’ai côtoyé de la diversité sexuelle depuis les deux dernières années, à quel point je me suis entourée de gens qui, s’ils ne l’enrichissent pas individuellement, la comprennent et l’acceptent sans préjugés. Mais j’en suis venue à imaginer que toute la société est comme ça… toute la société est comme ma petite bulle et moi. J’arrive plus à concevoir l’intolérance et encore moins comment la combattre sans moi même juger. Et c’est ça le danger.

Mais bon, pour l’instant, je vais me contenter de sortir de ma bulle d’observatrice léthargique car tout le monde est déjà debout, prêt pour l’action de ce Thursday Night Out Part II qui se déroule à la soirée Queer & Alternative d’un club de l’autre coté de la ville.
La troupe s’élance déjà vers le tram qui vient de s’immobiliser devant la porte du bar.
Mais pour moi, l’irrésistible appel de mon lit à à peine deux rues d’ici est plus fort que celui du plancher de danse de A Bar Called Barry…

Elise, le pied sur la marche du tram, se retourne vers moi :
" Hey Q, you’re not coming to QQQQ & A? " qu’elle me crie en éclatant de rire (ma coloc préférée adore insérer mon nouveau surnom dans le plus de phrases possibles)
" Euhh, I don’t think so man…I’m too tired, but thank-QQQQQ! "
Les portes se referment sur elle et son fou rire (mes jokes poches font toujours un malheur avec une audience en état d’ébriété) et le tram s’éloigne à la lumière d’une lune qui croit à l’envers…


Ca s’finit dans l’fond d’un lit dans la chambre du fond d’une maison jaune quelque part aux antipodes.

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