jeudi 8 mars 2007

Bénie du Bon Dieu des Innocents

Cric-crac-cric
C’est récurrent chez moi… je vais le regretter le jour où l’arthrite torturera mes vieilles jointures usées d’avoir été nerveusement craquées trop souvent.
Un autre coup d’œil furtif à la montre de l’homme d’affaires assis à coté de moi déclenche une autre série de craquements : 7 heures moins 10.
D’après mes calculs, le tramway est encore à une dizaine de minutes de la grande gare Southern Cross d’où mon autobus part, vous l’aurez deviné, à 7h.
Allez! Allez!
Les lumières rouges apparaissent de nulle part et s’éternisent.
Cric-crac-cric
Maudissant les lois de la civilité qui empêchent le tram d’écraser ces piétons nonchalants, les lois de la physique qui m’empêchent de me téléporter jusqu’à la gare et les lois de la biologie qui creusent mon estomac vide déjà tordu de stress, je décide de prendre les choses en main et je vais m’installer près du chauffeur avec l’espoir ridicule que ça changera quelque chose.
L’horloge de la machine à billet indique 18:58.
Cric-crac-cric
Au bout de l’avenue, un grand édifice. Southern Cross!
Le chauffeur me jette un regard noir en ouvrant les portes. Il est sûrement aussi content de se débarrasser de moi et de mes cric-crac-crics que je le suis d’être enfin arrivée.

Cours, Sarah, cours! J’entends presque le techno allemand dans mes oreilles. Deux coins de rue!

Enfin, j’y suis!
Sur le petit écran, les départs défilent: Alice Springs, quai 52; Adelaide, quai 21; Brisbane via Sydney, quai 56; Perth, quai 37…
Wow! J’ai un de ces moments magiques qu’on n’a que quand on voyage, un moment de " ayoye, je suis loin du quai numéro 8 de Berri en direction Québec/Sainte-Foy ".
Mais j’ai pas vraiment le temps de m’extasier devant toutes ces destinations que je n’aurais jamais crues aussi accessibles car la mienne apparaît à l’écran (Sydney, quai 64) pendant que dans le coin droit 19 :01 devient 19 :02.
Shit!
La course et le techno reprennent de plus belle alors que je me faufile entre les passagers qui font la queue au quai numéro 2.
C’est toujours dans ces moments-là que je me promets de voyager léger la prochaine fois et surtout, d’être à l’heure la prochaine fois!
Quais numéro 18, 19, 20…
C’est peut-être la faim qui me donne des hallucinations, mais l’autre passager qui coure en avant de moi ressemble étrangement à mon vieil ami de JFK, Vikram.
Quais numéro 42, 43, 44…
Cette fois-ci, il est vraiment plus vite que moi. C’est un signe, Sarah, tu l’as manqué ton bus!
Quais numéro 56, 57, 58…
Au loin, le quai 64. Pas de bus. Oh non! Oh non! J’arrive pas à y croire!
Quais numéro 61, 62, 63…
Man! 120$ dans la poubelle! Un morceau de robot pour toi, Sarah…
Quai 64.
…pas possible… qu'est-ce que je fais maintenant enh? ...à part pleurer je veux dire...
me convertir et prier pour un miracle peut-être?
Ah! j'en reviens pas!

Je me retourne et essuie mon front avec colère. Toute cette sueur pour rien!
...10 minutes trop tard, Sarah! 10 minutes!
...si t’étais partie juste 10 minutes plus tôt, tu serais confortablement assise dans un autobus climatisé en ce moment, probablement à coté de Brad Pitt avec qui t’aurais chillé pour les 13 prochaines heures avant de passer une super fin de semaine à Sydney pour aller voir la fameuse parade du Mardi Gras avec des amis que t’as pas vu depuis longtemps...pis si t’étais partie 20 minutes plus tôt, t’aurais peut-être même eu le temps de t’acheter un de ces gros muffins aux bleuets qu’ils vendaient pas loin du quai numéro 12. Ils sentaient vraiment bons, pis ca faisait longtemps que t'avais pas mangé des bleuets...
Prochain coup, tu penseras au muffin championne! (fait dire mon estomac)

Mais...

Pourquoi tout ce monde là attend ici? Y a pas de bus…

Tout à une voix dans le haut-parleur nous annonce que Firefly Express s’excuse du retard de son autobus à destination de Sydney qui arrivera dans une dizaine de minutes.
Mais moi, tout ce que j’entends, c’est la voix de mon père et ses mots magiques qui commencent d’ailleurs à ressembler à une bénédiction :
" Sarah, y a un bon dieu pour les innocents! "


Épilogue: Encore une fois, Alhamdoulilah!, tout est bien qui finit bien : le bus fut conditionné, la fin de semaine fut bien disfrutée (comme disent les hispanophones…j’adore ce mot : disfrutar…) et surtout, le muffin aux bleuets fut mangé. Par contre, mon compagnon de voyage ne fut point Brad Pitt, mais un odorant et bruyant grand-père. On ne peut quand même pas tout avoir!

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